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La Suite du Monde

Une interview imaginaire entre Al-Karaji et Fibonacci — deux époques, une même passion
📜 Histoire des mathématiques · Suites, récurrence, nombre d’or · Première spé
Bagdad, an 1010. Pise, an 1225. Deux époques, deux rives de la Méditerranée. Un journaliste imaginaire convoque, hors du temps, deux mathématiciens qui ne se sont jamais rencontrés — mais dont les œuvres forment un chapitre continu de l’histoire des mathématiques.

Note liminaire : Tout ce qui suit est une fiction narrative. Les anecdotes biographiques, les œuvres citées et les résultats mathématiques sont historiquement documentés. Seule la conversation est inventée.

Acte I — Premières rencontres avec les nombres
Journaliste : Messieurs, comment avez-vous chacun découvert votre vocation mathématique ?
Al-Karaji (ajustant sa robe, Bagdad, début du XIe siècle)

C’est à Bagdad, sous la protection du vizir Fakhr al-Mulk — c’est à lui que j’ai dédié mon traité Al-Fakhrī —, que j’ai compris que l’algèbre pouvait être libérée de la géométrie. Mes prédécesseurs, al-Khwârizmî, Abū Kāmil, résolvaient les équations en dessinant des rectangles et des carrés. Moi, j’ai voulu que les puissances de l’inconnu s’enchaînent selon leur propre logique, comme les termes d’une progression régulière.

Note historique : Al-Karaji travaille effectivement à Bagdad sous les Buyides. Son traité Al-Fakhrī fī al-jabr wa’l-muqābala (vers 1010) est dédié au vizir Fakhr al-Mulk. Son projet de séparer l’algèbre de la géométrie est documenté par les historiens des sciences.
Fibonacci (debout, l’air encore fatigué d’un long voyage en mer)

Et moi, c’est Béjaïa — Bougie pour les Pisans — qui m’a ouvert les yeux. Mon père Guglielmo était officier douanier pour notre commune marchande. J’avais peut-être douze ans quand il m’a fait venir auprès de lui. Les comptables arabes et berbères du port utilisaient neuf chiffres et un cercle — le zéphyrum, le zéro — pour représenter n’importe quelle quantité avec une précision redoutable. J’ai alors compris que nos chiffres romains étaient une entrave.

Note historique : Fibonacci décrit lui-même dans la préface du Liber Abaci son séjour à Bougie et le rôle de son père. La date approximative est autour de 1190–1200. Le mot zéphyrum pour désigner le zéro est attesté dans le Liber Abaci.

Interlude mathématique — Le système de position

Pourquoi les chiffres arabes sont-ils si puissants ? Dans le système positionnel, la valeur d’un chiffre dépend de sa place :

$$2\,345 = 2 \times 10^3 + 3 \times 10^2 + 4 \times 10^1 + 5 \times 10^0$$

Le zéro est indispensable : il permet d'écrire \(205\) sans confondre avec \(25\). En chiffres romains, aucun symbole n’existe pour « rien » — et la multiplication devient un cauchemar algorithmique.

Acte II — Les suites et la récurrence
Journaliste : On vous associe tous deux aux suites récurrentes. Qu’est-ce qu’une suite récurrente, en fait ?
Al-Karaji

Une suite récurrente, c’est une succession de nombres où chaque terme est calculé à partir du ou des précédents selon une règle fixe. L’idée essentielle : on n’a pas besoin de tout recommencer depuis le début — on hérite du passé.

Dans Al-Badī' fī'l-ḥisāb, j'étudie les sommes de puissances. Voici celle qui m’a le plus occupé :

$$1^3 + 2^3 + 3^3 + \cdots + n^3 = \left(\frac{n(n+1)}{2}\right)^2$$

Autrement dit : la somme des cubes des \(n\) premiers entiers est le carré de leur somme.

Vérifions pour \(n = 4\) :

$$1^3 + 2^3 + 3^3 + 4^3 = 1 + 8 + 27 + 64 = 100$$
$$\left(\frac{4 \times 5}{2}\right)^2 = 10^2 = 100 \checkmark$$

Mais comment prouver que cela vaut pour tout entier \(n\) ? C’est là qu’intervient mon raisonnement.

Journaliste : Vous avez inventé la démonstration par récurrence ?
Al-Karaji (souriant avec modestie)

J’en ai posé les fondements, sans la formaliser comme vous le ferez des siècles plus tard. Mon argument dans Al-Fakhrī suit ce schéma :

  1. Je montre que le résultat est vrai pour \(n = 1\) : \(1^3 = 1 = (1)^2\). ✓
  2. Je suppose qu’il est vrai jusqu’au rang \(n\), et je montre qu’il reste vrai au rang \(n+1\).

Le passage de \(n\) à \(n+1\) repose sur une identité algébrique :

$$\underbrace{1^3 + \cdots + n^3}_{\left(\frac{n(n+1)}{2}\right)^2} + (n+1)^3 = \left(\frac{(n+1)(n+2)}{2}\right)^2$$

C’est vérifiable par calcul pur — sans dessin, sans géométrie. Voilà l’algèbre libérée.

Note historique : Les historiens Roshdi Rashed et Adolf Youschkevitch ont identifié dans Al-Fakhrī un raisonnement qui préfigure la récurrence formelle, avec initialisation et hérédité implicites. C’est un consensus dans l’histoire des mathématiques.

Interlude mathématique — Le principe de récurrence

Imaginez un escalier infini. Pour prouver qu’on peut atteindre toute marche :

Alors on peut atteindre toutes les marches — même la millième.

Exemple : Montrons que \(1 + 2 + \cdots + n = \dfrac{n(n+1)}{2}\).

$$1 + \cdots + n + (n+1) = \frac{n(n+1)}{2} + (n+1) = (n+1)\left(\frac{n}{2}+1\right) = \frac{(n+1)(n+2)}{2} \checkmark$$
Acte III — Les lapins de Fibonacci
Fibonacci

Permettez-moi de vous raconter mes lapins — on m’en parle encore, j’imagine, huit cents ans après !

Au chapitre XII du Liber Abaci, je pose ce problème : un couple de lapins nouveau-nés est placé dans un enclos. Chaque couple met un mois à atteindre la maturité, puis engendre chaque mois un nouveau couple. Les lapins ne meurent jamais. Combien de couples compte-t-on après douze mois ?

Fibonacci

Notons \(u_n\) le nombre de couples au début du mois \(n\). Au mois \(n\), les couples présents sont ceux du mois précédent — aucun n’est mort — plus les nouveau-nés, c’est-à-dire exactement les couples qui existaient deux mois avant et qui sont maintenant adultes. Donc :

$$\boxed{u_{n+2} = u_{n+1} + u_n}$$

avec \(u_1 = 1\), \(u_2 = 1\). C’est une suite récurrente d’ordre 2 : chaque terme dépend des deux précédents.

\(n\)123456789101112
\(u_n\)1123581321345589144

Après douze mois : 144 couples.

Al-Karaji (se penchant avec intérêt)

Ce qui me frappe, Leonardo, c’est que votre suite illustre exactement ce que je cherchais : un processus dont on ne comprend le terme \(n\) qu’en tenant compte de son histoire. C’est la même idée que dans ma récurrence sur les cubes — le présent hérite du passé.

Note historique : Le problème des lapins figure bien au chapitre XII du Liber Abaci. Le nom « suite de Fibonacci » est une invention du XIXe siècle, due au mathématicien français Édouard Lucas (1842–1891).

Interlude mathématique — Propriétés remarquables de la suite de Fibonacci

1. Le ratio converge vers le nombre d’or

Calculons \(\dfrac{u_{n+1}}{u_n}\) :

\(n\)\(u_{n+1}/u_n\)
11,000
51,600
101,618
201,6180339…

Ce ratio converge vers \(\varphi = \dfrac{1+\sqrt{5}}{2} \approx 1{,}618\ldots\), le nombre d’or.

Pourquoi ? Si \(\dfrac{u_{n+1}}{u_n} \to \ell\), alors en divisant \(u_{n+2} = u_{n+1} + u_n\) par \(u_{n+1}\) :

$$\ell = 1 + \frac{1}{\ell} \implies \ell^2 = \ell + 1 \implies \ell = \frac{1+\sqrt{5}}{2}$$

2. Une identité surprenante (identité de Cassini)

$$u_{n+1} \cdot u_{n-1} - u_n^2 = (-1)^n$$

Exemple : \(u_5 \cdot u_3 - u_4^2 = 5 \times 2 - 3^2 = 10 - 9 = 1 = (-1)^4\) ✓

Acte IV — Le triangle arithmétique
Al-Karaji

J’ai aussi étudié ce que vous appelez peut-être le « triangle de Pascal » — mais il existait bien avant Pascal ! Dans Al-Badī', je construis les coefficients du développement de \((1+x)^n\) en disposant les nombres en triangle :

$$\begin{array}{ccccccccc} & & & & 1 & & & & \\ & & & 1 & & 1 & & & \\ & & 1 & & 2 & & 1 & & \\ & 1 & & 3 & & 3 & & 1 & \\ 1 & & 4 & & 6 & & 4 & & 1 \end{array}$$

Chaque nombre est la somme des deux au-dessus de lui. Encore une fois : un terme hérite de ses deux prédécesseurs.

$$\binom{n}{k} = \binom{n-1}{k-1} + \binom{n-1}{k}$$
Note historique : Al-Karaji présente effectivement une version du triangle arithmétique dans Al-Badī'. Ce résultat est aussi attribué indépendamment à Omar Khayyam (XIe s.), Yang Hui (Chine, XIIIe s.) et Tartaglia/Pascal (Europe, XVIe–XVIIe s.).
Fibonacci

Et ce triangle contient ma suite, en lisant en diagonale ! Les sommes des diagonales montantes donnent : \(1, 1, 2, 3, 5, 8\ldots\) Nos mathématiques sont cousines, al-Karaji.

Acte V — L’héritage
Journaliste : Que retenez-vous l’un de l’autre, à travers les siècles ?
Fibonacci

Que la science n’a pas de patrie. Ce que j’ai appris à Bougie venait de Bagdad, de Bagdad venait de l’Inde, de l’Inde venait peut-être encore plus loin. Mon Liber Abaci n’est pas une invention — c’est une transmission. J’ai eu la chance d'être au bon port, au bon moment, avec un père assez curieux pour m’y emmener.

Al-Karaji

Et moi, ce que j’admire dans votre démarche, Leonardo, c’est qu’un problème concret — des lapins dans un enclos — peut receler une structure mathématique universelle. Moi, je travaillais dans l’abstraction des puissances et des polynômes. Vous avez compris que l’abstraction doit parfois naître du réel pour y retourner.

Ce qui nous unit, au fond, c’est la conviction que les mathématiques ne sont pas une collection de recettes, mais un langage cohérent où les vérités s’enchaînent — où chaque terme, comme dans une suite, hérite de ce qui précède et prépare ce qui suit.

Épilogue — Ce qu’il faut retenir pour le lycée
NotionAl-KarajiFibonacci
Suite récurrente\(S_n = S_{n-1} + n^3\)\(u_{n+2} = u_{n+1} + u_n\)
RécurrenceInitialisation + hérédité (implicite)Structure récurrente d’ordre 2
Triangle arithmétiquePrécurseur documentéConnexion avec sa suite
Convergence\(u_{n+1}/u_n \to \varphi\)

Idée centrale à retenir : Une suite récurrente, c’est une façon de penser le présent à partir du passé. Al-Karaji le disait pour les preuves algébriques. Fibonacci, sans le formaliser ainsi, le vivait dans chaque génération de ses lapins. Et vous, en Terminale, vous le démontrerez par récurrence — en remontant, sans le savoir, jusqu'à Bagdad au Xe siècle.


Sources principales

  1. Roshdi Rashed, Histoire des mathématiques arabes, 1984.
  2. Heinz Lüneburg, Leonardo Pisano Fibonacci, 1993.
  3. R. B. McClenon, « Leonardo of Pisa », The American Mathematical Monthly, 1919.
  4. Adolf Youschkevitch, Les mathématiques arabes (VIIIe–XVe siècle), Vrin, 1976.
Cet article est une fiction narrative à visée pédagogique. Les faits historiques et mathématiques sont documentés ; la conversation est imaginée. Les portraits ne prétendent pas restituer la pensée exacte des auteurs, mais donner à voir, de façon vivante, les idées qui les animaient.