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Al-Khwarizmi et les six équations canoniques

Comment, à Bagdad au IXe siècle, naquit l'algèbre — et comment un poème marocain du XIIe siècle en a transmis les algorithmes.
D'après Kacem Nouini (IREM Clermont-Ferrand) · Niveau Seconde / Première
Quand on parle aujourd'hui d'algèbre, du système décimal indien ou d'algorithmes, on ne peut pas ne pas penser au rôle joué par le grand mathématicien Al-Khwarizmi. Mais qui était-il vraiment, et qu'a-t-il légué à l'humanité ? Cet article retrace l'invention de l'algèbre comme classification des équations, et explique les six types canoniques par lesquels Al-Khwarizmi (et ses successeurs) résolvaient toutes les équations du second degré — sans formule du discriminant, mais avec géométrie et poésie.

Qui était Al-Khwarizmi ?

Abū ʿAbd Allāh Muḥammad ibn Mūsā Al-Khwarizmi est né vers 780 à Khwarezm (l'actuelle Khiva, Ouzbékistan, entre la mer Caspienne et la mer d'Aral). Il meurt à Bagdad vers 850.

Son nom — qui signifie littéralement « l'homme de Khwarezm » — a donné en français deux mots distincts :

Al-Khwarizmi était l'un des érudits les plus brillants de la Maison de la Sagesse (Bayt al-ḥikma, بيت الحكمة), une académie scientifique fondée à Bagdad sous le calife abbasside Al-Ma'mūn (règne 813–833). Cette institution rassemblait des savants de toutes confessions et traduisait en arabe les textes grecs, indiens et persans.

L'algèbre, une invention linguistique

Le titre du livre majeur d'Al-Khwarizmi est :

الكتاب المختصر في حساب الجبر و المقابلة

« Al-Kitāb al-mukhtaṣar fī ḥisāb al-jabr wa-l-muqābala »
(Le livre abrégé du calcul par la restauration et la comparaison)

Deux mots de ce titre méritent l'arrêt :

al jabr (الجبر) — la « restauration »

Le verbe jabara (جبر) signifie en arabe réparer une fracture, restaurer. Pour Al-Khwarizmi, al-jabr consiste à ajouter aux deux membres d'une équation un même terme pour faire disparaître les soustractions et n'avoir que des termes positifs. Par exemple :

$$4x^2 - 5x + 1 = x^2 + \tfrac{1}{2}x$$

on ajoute \(5x\) aux deux membres :

$$4x^2 + 1 = x^2 + \tfrac{11}{2}x$$

(à l'époque, on ne maniait pas les nombres négatifs : il fallait donc les éliminer).

al muqābala (المقابلة) — la « comparaison »

Il s'agit de regrouper les termes de même nature de part et d'autre du signe « = ». Reprenant l'exemple :

$$8x^2 + 2 = 2x^2 + 11x \quad\Longrightarrow\quad 6x^2 + 2 = 11x$$

Ces deux opérations — al-jabr + al-muqābala — permettent de ramener n'importe quelle équation quadratique à l'une des six formes canoniques ci-dessous. Et comme, à l'époque, le coefficient \(a\) du terme \(ax^2\) était toujours rendu égal à 1 par division finale, Al-Khwarizmi distingue donc 6 types selon les signes.

📚 Vocabulaire d'Al-Khwarizmi

Trois mots-clés reviennent dans toutes ses équations :

Pas de \(x\) ni de \(x^2\) symboliques : tout est rédigé en mots.

Les six équations canoniques

Al-Khwarizmi distingue trois équations simples (deux termes seulement) et trois équations composées (trois termes) :

#Selon Al-KhwarizmiNotation moderne
Équations simples
T₁Carrés égaux aux racines\(ax^2 = bx\)
T₂Carrés égaux à un nombre\(ax^2 = c\)
T₃Racines égales à un nombre\(bx = c\)
Équations composées
T₄Carrés et racines égaux à un nombre\(x^2 + bx = c\)
T₅Carrés et nombre égaux aux racines\(x^2 + c = bx\)
T₆Carrés égaux aux racines et au nombre\(x^2 = bx + c\)

Ces six types couvrent toutes les équations du second degré à coefficients positifs. Aujourd'hui, on les regroupe en une seule formule (la formule du discriminant), mais cette unification suppose qu'on accepte les coefficients négatifs — ce qui n'a été acquis qu'au XVIIe siècle.

Une démonstration géométrique : T₆

Voici comment Al-Khwarizmi résolvait géométriquement \(x^2 = 3x + 4\) (forme T₆ avec \(b = 3\), \(c = 4\)).

A B C D F E aire = 4 aire = 3x x x x 3 x − 3

Carré de côté \(x\) découpé en deux rectangles : l'un d'aire \(3x\), l'autre d'aire \(4\).

📐 La construction d'Al-Khwarizmi

  1. On part d'un carré \(ABCD\) de côté \(x\) (l'inconnue).
  2. On le découpe en deux rectangles : un d'aire \(3x\) (de dimensions \(x \times 3\)) et un d'aire \(4\).
  3. On prend \(G\), milieu de \([BF]\), et on construit le carré \(FGPO\) à l'intérieur.
  4. On construit un nouveau carré \(CGQM\) dont l'aire est facile à calculer : \(\text{Aire}(CGQM) = 4 + \tfrac{9}{4} = \tfrac{25}{4}\).
  5. Donc le côté de \(CGQM\), qui vaut \(x - \tfrac{3}{2}\), est égal à \(\tfrac{5}{2}\).
  6. On en déduit \(x = 4\). ∎

Cette méthode est l'ancêtre de la mise sous forme canonique que tu connais en Première :

$$x^2 - 3x - 4 = \left(x - \tfrac{3}{2}\right)^2 - \tfrac{25}{4} = 0$$

$$\Longleftrightarrow \quad x - \tfrac{3}{2} = \tfrac{5}{2} \quad\text{(seule solution positive)} \quad\Longleftrightarrow \quad x = 4$$

Le poème didactique d'Ibn al-Yāsamin

Trois siècles plus tard, un mathématicien marocain — Ibn al-Yāsamin, né à Fès au XIIe siècle, mort assassiné à Marrakech en 1202 — résume tous les algorithmes de résolution dans un poème didactique de 57 vers, l'Urjūza fī al-jabr wa-l-muqābala (الأرجوزة في الجبر والمقابلة), aussi appelé al-Yāsamīniyya.

Pourquoi un poème ? Dans la tradition arabe, on versifie toutes les sciences, qu'elles soient mathématiques, religieuses ou littéraires. Un poème se mémorise plus facilement : le poème devient un aide-mémoire que les élèves apprennent par cœur. Il a été commenté par Ibn Qunfudh (1339–1407) au Maghreb, par Sibṭ al-Mārdīnī (1423–1506) en Orient, et par bien d'autres.

« Yāsamīn en arabe signifie « jasmin » — c'était le prénom de la mère du poète. »

Les algorithmes en vers (et en formules)

Type T₄ : \(x^2 + bx = c\)

فربع النصف من الأشياء واحمل على الأعداد باعتناء
وخذ من الذي تتاهى جذره ثم انقص النصف وافهم سره

« Carre la moitié des choses, et ajoute prudemment au nombre. Prends ensuite la racine carrée du résultat, puis soustrais la moitié — comprends bien le secret. »

L'algorithme dicté par le vers :

  1. Calcule \(\left(\dfrac{b}{2}\right)^2\)
  2. Ajoute \(c\) → \(\left(\dfrac{b}{2}\right)^2 + c\)
  3. Prends la racine carrée → \(\sqrt{\left(\dfrac{b}{2}\right)^2 + c}\)
  4. Soustrais \(\dfrac{b}{2}\)

$$\boxed{x = \sqrt{\left(\dfrac{b}{2}\right)^2 + c} - \dfrac{b}{2}}$$

Type T₅ : \(x^2 + c = bx\)

Cette équation est plus subtile car elle peut avoir deux solutions, une seule, ou aucune. Le poète distingue les trois cas :

On reconnaît ici le discriminant au signe près : \(\Delta' = \left(\dfrac{b}{2}\right)^2 - c\). C'est exactement la condition que tu utilises aujourd'hui !

Type T₆ : \(x^2 = bx + c\)

$$x = \sqrt{\left(\dfrac{b}{2}\right)^2 + c} + \dfrac{b}{2}$$

Quand \(a \neq 1\) : la méthode al-ḥaṭṭ

Si l'équation s'écrit \(ax^2 + bx = c\) avec \(a \neq 1\), Al-Khwarizmi propose deux méthodes :

  1. Al-ḥaṭṭ (الحط, « l'abaissement ») : si \(a > 1\), on divise tout par \(a\) ; si \(a < 1\), on multiplie pour ramener à \(1\) (c'est al-jabr au sens de « relever » la fraction).
  2. Méthode auxiliaire : on multiplie l'équation par \(a\) et on pose \(X = ax\). On obtient : $$X^2 + bX = ac$$ qui est du type T₄. Une fois \(X_0\) trouvé, on retrouve \(x_0 = \dfrac{X_0}{a}\).

🎯 Exemple historique

Sibt al-Mārdīnī donne dans son commentaire : résoudre \(\tfrac{5}{4}x^2 + 5x = 75\).

On pose \(X = \tfrac{5}{4} x\), l'équation devient \(X^2 + 5X = \tfrac{375}{4}\) (du type T₄).

On applique l'algorithme :

$$X_0 = \sqrt{\left(\dfrac{5}{2}\right)^2 + \dfrac{375}{4}} - \dfrac{5}{2} = \sqrt{100} - \dfrac{5}{2} = \dfrac{15}{2}$$

Puis \(x_0 = \dfrac{X_0}{5/4} = \dfrac{15/2}{5/4} = 6\). ∎

Lien avec le second degré aujourd'hui

Si tu prends une équation moderne \(ax^2 + bx + c = 0\) (avec \(a, b, c\) de signe quelconque), tu calcules le discriminant :

$$\Delta = b^2 - 4ac$$

et tu utilises la formule unifiée :

$$x = \dfrac{-b \pm \sqrt{\Delta}}{2a}$$

Cette formule cache, en réalité, les six cas d'Al-Khwarizmi :

L'économie de la formule moderne repose sur l'acceptation des nombres négatifs, qui n'a été pleinement acquise qu'avec Cardan et Bombelli au XVIe siècle (voir notre article Oser l'imaginaire).

Pourquoi cela vaut-il encore la peine d'étudier Al-Khwarizmi ?

Trois raisons pédagogiques :

  1. Comprendre l'invention de l'algèbre comme classification. Aujourd'hui on plaque la formule \(\Delta\) sans interroger sa nécessité. La classification d'Al-Khwarizmi rappelle qu'une équation, à l'origine, raconte un problème concret (héritage, commerce, géométrie) — pas une abstraction.
  2. Voir la géométrie comme moteur de la résolution. Le découpage du carré en rectangles préfigure la mise sous forme canonique que tu fais en classe de Première. Ce n'est pas un truc moderne : c'est de la géométrie millénaire.
  3. Mesurer le rôle de la transmission. Le poème d'Ibn al-Yāsamin est un MOOC du XIIe siècle : il transforme un savoir savant en une mnémotechnique accessible. Aujourd'hui encore, on apprend les formules par cœur — la forme change, la pédagogie reste.

Pour aller plus loin

  1. Kacem Nouini, « Les équations canoniques d'Al-Khawārizmi : entre algorithmes et poésie », IREM Clermont-Ferrand. (Source principale de cet article.)
  2. Roshdi Rashed, Al-Khwarizmi : The Beginnings of Algebra, Saqi Books, 2009. Édition critique et traduction commentée du Kitāb al-jabr.
  3. Mahdi Abdeljaouad (2005), « 12th Century algebra in an Arabic poem : Ibn al-Yāsamīn's Urjūza fi'l-jabr wa'l-muqābala », LLULL, vol. 28, n°61, pp. 181–194.
  4. Ahmed Djebbar, L'algèbre arabe : genèse d'un art, Vuibert, 2005.
  5. Sur le site Math@mine : Cardan, Bombelli et la naissance des complexes · Al-Samaw'al et le binôme de Newton
Article inspiré du travail de Kacem Nouini (Collège Victor Hugo, Volvic, et IREM de Clermont-Ferrand). Adaptation pédagogique pour lycéens. Toute imprécision relèverait de l'adaptation, pas de la source.