✦ Mathématiques & Histoire des Sciences ✦

Jacob Bernoulli
et le mystère de e

Une interview imaginaire à travers le temps sur la plus étrange des constantes


✦ Lycée · Toutes séries ✦ Bâle, 1683 — et aujourd’hui ✦ Analyse · Histoire des maths
\[ \lim_{n \to +\infty} \left(1 + \frac{1}{n}\right)^n = e \approx 2{,}71828\ldots \]

La question de Bernoulli (1683) — la réponse d’Euler (1748)

Imaginez que vous puissiez inviter Jacob Bernoulli, mathématicien suisse du XVIIe siècle, dans votre salle de classe. Que lui demanderiez-vous ? Voici cette interview — imaginaire, mais mathématiquement rigoureuse.

En 1683, Bernoulli cherchait à résoudre un problème de banque qui semblait banal : que se passe-t-il si l’on capitalise des intérêts de plus en plus fréquemment ? En creusant cette question, il tombait sans le savoir sur l’une des constantes les plus importantes de toutes les mathématiques. Cette constante porte aujourd’hui la lettre e — l’initiale d’Euler, qui lui donnera son nom soixante ans plus tard.

Jacob Bernoulli

Bâle, 1655 — Bâle, 1705
Portrait imaginaire

I · L’Histoire
Q

Monsieur Bernoulli, racontez-nous : vous étiez mathématicien à Bâle au XVIIe siècle. Dans quel contexte travailliez-vous sur les intérêts composés ?

R

Bâle était alors une ville commerçante prospère, et les banquiers avaient un problème très concret : comment calculer les intérêts lorsqu’on les capitalise très souvent ? À l’époque, la plupart des banques calculaient les intérêts une fois par an. Mais certains commençaient à proposer des intérêts mensuels, hebdomadaires… et la question se posait : que se passe-t-il si on capitalise à chaque instant ?

Ma question de 1683 était simple en apparence : si un capital initial de 1 franc rapporte 100 % d’intérêts en un an, mais qu’on divise cette année en \(n\) périodes égales, chacune au taux de \(\frac{1}{n}\), quel est le capital final ?

Le modèle mathématique des intérêts composés

On place 1 franc à un taux annuel de 100 %, capitalisé en \(n\) fois dans l’année.

Chaque période, le capital est multiplié par \(\left(1 + \frac{1}{n}\right)\). Après \(n\) périodes (= 1 an), on obtient :

\[ C_n = \left(1 + \frac{1}{n}\right)^n \]

Ce nombre, que vaut-il quand \(n\) devient très grand (capitalisation continue) ?

Q

Et qu’avez-vous trouvé quand vous avez commencé à calculer ? Est-ce que le capital pouvait grandir indéfiniment ?

R

C’est exactement la question que je me posais ! L’instinct premier est de penser : plus on capitalise souvent, plus on gagne. Et c’est vrai, mais seulement jusqu’à un certain point. J’ai calculé les premières valeurs, et j’ai observé quelque chose de remarquable : la suite \(C_n\) augmente, oui, mais de moins en moins vite. Elle semble se stabiliser vers une valeur fixe, aux alentours de 2,7…

J’ai ainsi démontré que cette suite est bornée — elle ne peut pas dépasser 3 — et qu’elle est croissante. Elle converge donc nécessairement vers une limite. Je ne savais pas encore l’appeler autrement que « cette constante mystérieuse ».

✦ Exploration interactive — la suite de Bernoulli

Faites varier n et observez comment \(\left(1+\frac{1}{n}\right)^n\) se rapproche de \(e\).

1

Valeur de \(\left(1+\tfrac{1}{n}\right)^n\)

2.000

pour n = 1

Écart avec \(e\)

0.71828

e = 2,71828…

Loin de eTrès proche de e

Q

Comment avez-vous prouvé que cette suite est bien bornée, et qu’elle ne peut pas dépasser 3, par exemple ?

R

C’est là que les mathématiques deviennent vraiment élégantes. On peut montrer cette borne en utilisant une inégalité que tout lycéen peut comprendre : pour tout réel \(x > 0\), on a \(1 + x \leq e^x\). Mais à l’époque, j’ai utilisé une autre approche : le développement en série.

Si l’on développe \(\left(1 + \frac{1}{n}\right)^n\) par la formule du binôme de Newton, on obtient une somme dont chaque terme est inférieur à \(\frac{1}{k!}\). Or la somme \(\sum \frac{1}{k!}\) converge — elle est inférieure à 3. Voici quelques termes :

Développement et borne supérieure

\[ \left(1+\frac{1}{n}\right)^n = 1 + 1 + \frac{1}{2!}\!\left(1-\frac{1}{n}\right) + \frac{1}{3!}\!\left(1-\frac{1}{n}\right)\!\left(1-\frac{2}{n}\right) + \cdots \]

Chaque terme est inférieur à \(\frac{1}{k!}\), donc :

\[ \left(1+\frac{1}{n}\right)^n < 1 + 1 + \frac{1}{2!} + \frac{1}{3!} + \cdots < 1 + 1 + \frac{1}{2} + \frac{1}{4} + \frac{1}{8} + \cdots = 3 \]

La suite est donc bornée par 3. Et comme elle est croissante, elle converge ! C’est le théorème de la limite monotone.

II · Les Mathématiques
Q

Pour nos lecteurs lycéens : pouvez-vous détailler, pas à pas, comment on calcule \(\left(1 + \frac{1}{n}\right)^n\) pour quelques valeurs de \(n\) ?

R

Très volontiers ! Voici comment j’aurais procédé à ma table de travail, à la plume :

n (nombre de périodes) Calcul Résultat
1 (annuel) \((1 + 1)^1 = 2^1\) 2,000 000
2 (semestriel) \((1{,}5)^2\) 2,250 000
4 (trimestriel) \((1{,}25)^4\) 2,441 406
12 (mensuel) \((1{,}0833...)^{12}\) 2,613 035
52 (hebdomadaire) \((1{,}01923...)^{52}\) 2,692 597
365 (quotidien) \((1{,}002739...)^{365}\) 2,714 567
1 000 \((1{,}001)^{1000}\) 2,716 924
1 000 000 \((1+10^{-6})^{10^6}\) 2,718 280
+∞ Limite \(e = 2{,}71828\,18284\ldots\)

On voit nettement la convergence. Plus \(n\) grandit, plus la valeur se rapproche de \(e\) — mais elle ne l’atteindra jamais exactement pour aucune valeur finie de \(n\). C’est ce qu’on appelle une limite.

Q

Pourquoi dit-on que \(e\) est un nombre irrationnel, et même transcendant ? C’est quoi exactement ?

R

Excellente question — je dois être honnête : ce résultat, c’est Euler et ses successeurs qui l’ont établi, pas moi !

Un nombre est dit irrationnel s’il ne peut pas s’écrire comme une fraction \(\frac{p}{q}\) avec \(p, q\) entiers. L’irrationalité de \(e\) fut démontrée par Euler lui-même, en 1737, grâce à son développement en fraction continue infinie.

Et \(e\) est même transcendant — ce qui est encore plus fort. Cela signifie qu’il n’est racine d’aucun polynôme à coefficients entiers. Hermite l’a prouvé en 1873. En termes simples : on ne peut pas « attraper » \(e\) avec une équation algébrique, aussi compliquée soit-elle.

Les « espèces » de nombres

Entiers : 0, 1, 2, 3, … · Rationnels : \(\frac{1}{2}, \frac{22}{7}\), … · Irrationnels algébriques : \(\sqrt{2}, \sqrt[3]{5}\), … · Transcendants : \(\pi, e\), …

Les transcendants sont les plus nombreux (au sens de la théorie des ensembles), mais aussi les plus difficiles à identifier !

Q

Existe-t-il d’autres façons de définir ce fameux \(e\), ou est-ce uniquement par cette limite avec les intérêts composés ?

R

C’est là que la magie opère ! Ce nombre est tellement fondamental qu’il surgit de multiples directions à la fois — chacune différente, toutes équivalentes. C’est un signe que \(e\) n’est pas une curiosité artificielle, mais qu’il est profondément inscrit dans la structure des mathématiques.

Cinq définitions équivalentes de e

1. Limite de Bernoulli (1683) — la nôtre :

\[ e = \lim_{n \to +\infty} \left(1 + \frac{1}{n}\right)^n \]

2. Somme de série — Euler (1748) :

\[ e = \sum_{k=0}^{+\infty} \frac{1}{k!} = 1 + 1 + \frac{1}{2} + \frac{1}{6} + \frac{1}{24} + \cdots \]

3. La fonction exponentielle — sa dérivée est elle-même :

\[ f(x) = e^x \quad \Longleftrightarrow \quad f'(x) = f(x) \quad \text{et} \quad f(0) = 1 \]

4. Le logarithme naturel — aire sous une hyperbole :

\[ \int_1^e \frac{1}{t}\,\mathrm{d}t = 1 \]

5. La formule d’Euler — la plus belle équation des maths :

\[ e^{i\pi} + 1 = 0 \]

« La définition 3 est peut-être la plus profonde : la fonction \(e^x\) est la seule qui soit sa propre dérivée. C’est comme un miroir parfait entre croissance et vitesse de croissance. »

— Jacob Bernoulli (interview imaginaire)
Q

Pourquoi la dérivée de \(e^x\) est-elle \(e^x\) elle-même ? Est-ce qu’on peut l’expliquer simplement ?

R

C’est la question clé, et on peut la comprendre avec nos suites. La dérivée de \(a^x\) par rapport à \(x\), c’est \(a^x \cdot \ln(a)\). Pour que cette dérivée soit exactement \(a^x\), il faut et il suffit que \(\ln(a) = 1\), c’est-à-dire que \(a = e\).

En termes concrets : si une population suit la loi \(N(t) = N_0 \cdot e^t\), sa vitesse de croissance à chaque instant est exactement égale à sa taille actuelle. Plus on est nombreux, plus on grandit vite — et dans exactement la même proportion.

C’est le modèle de la croissance exponentielle : bactéries, intérêts bancaires, propagation d’un virus au début d’une épidémie…

Preuve à partir de la définition par la limite

On utilise ici la notation de Leibniz \(\frac{d}{dx}\), équivalente à \((e^x)'\) — voir Ch4 Dérivation.

\[ \frac{d}{dx}(e^x) = \lim_{h \to 0}\frac{e^{x+h} - e^x}{h} = e^x \cdot \underbrace{\lim_{h \to 0}\frac{e^h - 1}{h}}_{= 1} = e^x \]

La limite \(\displaystyle\lim_{h \to 0}\frac{e^h - 1}{h} = 1\) découle elle-même de la définition de \(e\). La cohérence est totale.

III · Euler et la Postérité
Q

Vous avez découvert cette constante, mais c’est Euler qui lui a donné son nom. Comment sentez-vous cela ?

R

(sourire) Leonhard Euler est le plus grand mathématicien du XVIIIe siècle, peut-être de tous les temps. Il était d’ailleurs lui aussi Bâlois — comme moi ! Ce serait vanité que de me plaindre.

En 1748, dans son Introductio in analysin infinitorum, Euler a non seulement nommé cette constante e, mais il en a révélé toute la profondeur : la série \(\sum \frac{1}{k!}\), les fractions continues, et surtout la formule extraordinaire \(e^{i\pi} + 1 = 0\) qui relie \(e\), \(\pi\), \(i\), 1 et 0 — les cinq constantes fondamentales des mathématiques. Moi, j’avais planté la graine. Euler a fait pousser la forêt.

1618

Napier et Briggs publient des tables de logarithmes où apparaît, en filigrane, la constante \(e\) — sans qu’ils le sachent.

1683

Jacob Bernoulli étudie la suite \((1+1/n)^n\) dans le contexte des intérêts composés et démontre sa convergence.

1690

Leibniz utilise la lettre b pour désigner cette constante dans une lettre à Huygens — première occurrence écrite.

1737

Euler prouve l’irrationalité de \(e\) grâce aux fractions continues.

1748

Euler popularise la notation e et révèle \(e^{i\pi}+1=0\). La constante prend son nom définitif.

1873

Hermite démontre la transcendance de \(e\) — il ne peut être racine d’aucun polynôme entier.

Q

On entend souvent parler de « croissance exponentielle ». Est-ce vraiment lié à \(e\), ou c’est une expression galvaudée ?

R

L’expression est juste mathématiquement, même si elle est souvent mal comprise dans le langage courant. Une croissance exponentielle signifie précisément que la quantité suit une loi du type \(f(t) = A \cdot e^{kt}\), avec \(k > 0\).

Ce que cela implique concrètement :

  • La quantité se multiplie par un facteur fixe à chaque intervalle de temps égal.
  • La vitesse de croissance est proportionnelle à la taille actuelle.
  • La croissance s’emballe — elle dépasse finalement toute loi polynomiale.

Exemples réels : doublement d’une population bactérienne, dépréciation radioactive (avec \(k < 0\) : décroissance), intérêts bancaires continus, début d’une épidémie.

Les intérêts continus — retour à Bernoulli

Si vous placez un capital \(C_0\) à un taux annuel \(r\), capitalisé en continu, après \(t\) années vous avez :

\[ C(t) = C_0 \cdot e^{rt} \]

C’est la limite de \(C_0 \cdot \left(1 + \frac{r}{n}\right)^{nt}\) quand \(n \to +\infty\). La constante \(e\) est née ici.

Q

Pourquoi \(e\) apparaît-il partout en mathématiques — bien au-delà des intérêts bancaires ? On dirait presque que la nature « pense » en \(e\)…

R

C’est la vraie merveille. \(e\) n’est pas une constante arbitraire inventée par les mathématiciens — c’est celle que la nature choisit spontanément chaque fois qu’un phénomène évolue proportionnellement à lui-même.

Voici quelques domaines où \(e\) surgit naturellement, sans qu’on l’ait invité :

Probabilités

La probabilité qu’aucun des \(n\) invités ne tire son propre cadeau (problème du dérangement) tend vers \(\frac{1}{e} \approx 36{,}8\%\).

Physique

Désintégration radioactive, refroidissement de Newton, amortissement des oscillations : tous suivent \(e^{-kt}\).

Statistiques

La loi normale — courbe en cloche — est définie par \(e^{-x^2/2}\). Elle est au cœur de toute la statistique inférentielle.

Informatique

Le nombre \(e\) intervient dans la complexité algorithmique : l’algorithme optimal de tri par comparaison utilise \(\ln n = \log_e n\).

IV · Au Lycée
Q

Un mot pour les lycéens qui rencontrent \(e\) pour la première fois en Première. Comment l’aborder sans avoir peur ?

R

Je leur dirais ceci : ne mémorisez pas la définition, comprenez-la.

Demandez-vous toujours ce que signifie \(e^x\) physiquement. C’est une quantité qui double, triple, croît — à une vitesse proportionnelle à elle-même. C’est le comportement le plus naturel qui soit, et \(e\) est le nombre qui le décrit parfaitement.

Les trois choses essentielles à savoir sur \(e\) au lycée :

L’essentiel pour le lycée

1. Sa valeur approchée : \(e \approx 2{,}718\). C’est un nombre entre 2 et 3, irrationnel.

\[ e \approx 2{,}71828\,18284\,59045\,23536\ldots \]

2. La dérivée magique :

\[ \left(e^x\right)' = e^x \]

3. Son lien avec le logarithme naturel :

\[ e^{\ln x} = x \quad \text{et} \quad \ln(e^x) = x \]

Ces deux fonctions sont réciproques l’une de l’autre, comme le carré et la racine carrée.

Q

Dernière question, Monsieur Bernoulli : y a-t-il quelque chose dans votre découverte qui vous a le plus étonné ? Quelque chose que vous n’auriez jamais prévu ?

R

Sans hésiter : la formule d’Euler, \(e^{i\pi} + 1 = 0\).

En cherchant combien un franc peut rapporter en une année à intérêt continu, j’aurais été stupéfait d’apprendre qu’on aboutirait un jour à une identité reliant ma constante e, le rapport du cercle \(\pi\), le nombre imaginaire \(i = \sqrt{-1}\), et les entiers 1 et 0. Ces cinq objets semblent habiter des univers mathématiques totalement différents. La formule d’Euler les unit en une seule ligne.

C’est pour cela, je crois, que les mathématiciens aiment tant ce sujet : on commence par un problème de banque, et l’on finit par toucher à l’architecture secrète de l’univers.

« On commence par un problème de banque, et l’on finit par toucher à l’architecture secrète de l’univers. »

— Jacob Bernoulli (interview imaginaire)
✦ Récapitulatif

Ce qu’il faut retenir

Le problème de départ — En 1683, Bernoulli cherche la limite de \(\left(1+\frac{1}{n}\right)^n\) quand \(n \to +\infty\).


La méthode — Il montre que la suite est croissante et bornée (inférieure à 3), donc convergente.


La limite — Cette limite est le nombre \(e \approx 2{,}71828\ldots\), irrationnel et transcendant.


La propriété clé — La fonction \(f(x) = e^x\) est la seule (à constante multiplicative près) égale à sa propre dérivée.


La portée — \(e\) gouverne toute croissance ou décroissance proportionnelle à la taille actuelle : biologie, physique, finance, probabilités, statistiques.