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Le crible et l’infini

Ératosthène et Euclide — deux méthodes fondatrices de la théorie des nombres
📜 Histoire des mathématiques · Nombres premiers, crible, infinité · Maths Expertes
Alexandrie, IIIe siècle avant J.-C. Deux mathématiciens grecs se croisent dans la plus grande bibliothèque du monde antique. L’un dirige cette bibliothèque et mesure la Terre. L’autre a écrit le livre de mathématiques le plus influent de l’histoire. Ensemble, ils ont posé les fondations de la théorie des nombres premiers.

Note liminaire : Tout ce qui suit est une fiction narrative. Euclide et Ératosthène ne sont probablement pas contemporains (un demi-siècle les sépare). Les résultats mathématiques sont historiquement documentés ; la conversation est inventée.

Acte I — Les nombres « indivisibles »
Journaliste : Qu’est-ce qu’un nombre premier ?
Euclide (Alexandrie, vers –300)

Un nombre premier est un nombre entier supérieur à 1 qui n’est divisible que par 1 et par lui-même. Je les définis au livre VII de mes Éléments : ce sont les « atomes » de l’arithmétique — les briques élémentaires à partir desquelles tout nombre entier se construit par multiplication.

Les premiers sont : 2, 3, 5, 7, 11, 13, 17, 19, 23, 29, 31…

Remarquez : 2 est le seul premier pair. Tous les autres sont impairs.

Ératosthène (Cyrène puis Alexandrie, vers –276 à –194)

Et la question naturelle qui se pose : comment les trouver ? Parmi les entiers de 1 à 100, lesquels sont premiers ? Tester chaque nombre un par un est fastidieux. J’ai inventé une méthode systématique — un tamis — qui les révèle tous d’un coup.

Acte II — Le crible d'Ératosthène
Ératosthène

Le principe est simple. Écrivez tous les entiers de 2 à \(N\). Prenez le premier nombre non rayé — c’est 2 — et rayez tous ses multiples : 4, 6, 8, 10… Le nombre suivant non rayé est 3 — rayez ses multiples : 6, 9, 12, 15… Puis 5 (4 est déjà rayé), puis 7… Les nombres qui survivent au tamis sont les nombres premiers.

Interlude mathématique — Le crible de 2 à 50

Voici le résultat du crible. Les nombres en bleu sont premiers ; les rayés sont composés.

1 2345 678910 1112131415 1617181920 2122232425 2627282930 3132333435 3637383940 4142434445 4647484950

15 nombres premiers entre 1 et 50.

Astuce clé : pour trouver tous les premiers jusqu'à \(N\), il suffit de rayer les multiples des premiers jusqu'à \(\sqrt{N}\). Pour \(N = 50\), on raye les multiples de 2, 3, 5 et 7 (car \(\sqrt{50} \approx 7{,}07\)). Après cela, tout nombre non rayé est nécessairement premier.

Pourquoi ? Si un nombre \(n \leqslant N\) est composé, il s'écrit \(n = ab\) avec \(a \leqslant b\). Alors \(a \leqslant \sqrt{n} \leqslant \sqrt{N}\), donc \(n\) a déjà été rayé comme multiple de \(a\).

Euclide

Votre tamis est une merveille d’efficacité, Ératosthène. Mais il répond à la question « quels sont les premiers jusqu'à \(N\) ? ». Il ne répond pas à la question qui me hante : y en a-t-il une infinité ?

Note historique : Ératosthène de Cyrène (vers 276–194 av. J.-C.) est surtout connu pour sa mesure de la circonférence de la Terre, d’une précision remarquable. Il dirige la Bibliothèque d’Alexandrie — le plus grand centre de savoir du monde antique. Son crible est la première méthode algorithmique connue pour énumérer les nombres premiers.
Acte III — La preuve d’Euclide : il y a une infinité de premiers
Journaliste : Euclide, votre démonstration de l’infinité des nombres premiers est considérée comme l’une des plus belles de toute l’histoire des mathématiques. Pouvez-vous nous la présenter ?
Euclide

C’est la proposition 20 du livre IX de mes Éléments. L’idée est d’une simplicité désarmante.

Supposons, pour obtenir une contradiction, qu’il n’existe qu’un nombre fini de nombres premiers. Appelons-les \(p_1, p_2, \ldots, p_n\) — c’est la liste complète.

Considérons le nombre :

$$N = p_1 \times p_2 \times \cdots \times p_n + 1$$

C’est le produit de tous les nombres premiers, plus 1.

Euclide

Maintenant, observons. Aucun des \(p_i\) ne divise \(N\). En effet, si \(p_i\) divisait \(N\), alors \(p_i\) diviserait \(N - p_1 \cdots p_n = 1\). Or aucun premier ne divise 1. Contradiction.

Donc \(N\) n’est divisible par aucun des premiers de notre liste. Mais tout entier supérieur à 1 admet au moins un diviseur premier (par décomposition). Donc \(N\) admet un diviseur premier qui n’est pas dans la liste.

On a supposé que la liste était complète, et on a trouvé un premier qui n’y figure pas. Contradiction. Donc la liste ne peut pas être finie. ∎

Ératosthène (admiratif)

Ce qui me frappe, c’est que vous ne construisez pas un nouveau premier — vous montrez seulement qu’il doit en exister un en dehors de la liste. C’est un raisonnement par l’absurde d’une élégance pure.

Note historique : La proposition IX.20 des Éléments est souvent présentée comme une preuve « par l’absurde ». En réalité, le texte original d’Euclide est légèrement différent : il montre directement que, étant donnée une liste finie de premiers, on peut toujours en construire un nouveau. C’est une preuve constructive autant qu’une preuve par contradiction.

Interlude mathématique — Un piège classique

Attention : le nombre \(N = p_1 \times p_2 \times \cdots \times p_n + 1\) n’est pas nécessairement premier lui-même ! Euclide dit seulement qu’il admet un diviseur premier absent de la liste.

Exemple : les 6 premiers nombres premiers sont 2, 3, 5, 7, 11, 13.

$$N = 2 \times 3 \times 5 \times 7 \times 11 \times 13 + 1 = 30\,031 = 59 \times 509$$

\(N\) n’est pas premier ! Mais ses facteurs 59 et 509 ne sont pas dans la liste \(\{2, 3, 5, 7, 11, 13\}\) — ce sont de « nouveaux » premiers, exactement comme l’annonce le théorème.

Acte IV — L’héritage : de Dirichlet au théorème des nombres premiers
Journaliste : Votre démonstration date de 2 300 ans. Qu’a-t-on découvert depuis ?
Euclide

Mon théorème dit qu’il y a une infinité de premiers, mais il ne dit pas à quelle vitesse ils apparaissent. Les nombres premiers deviennent-ils de plus en plus rares ? La réponse est oui — mais lentement.

Ératosthène

Si vous appliquez mon crible jusqu'à \(N\), vous pouvez compter les premiers. Voici ce qu’on observe :

\(N\)Nombres premiers \(\leqslant N\)\(N / \ln N\) (estimation)
1002522
1 000168145
10 0001 2291 086
1 000 00078 49872 382
Euclide

La colonne de droite montre une approximation remarquable : le nombre de premiers inférieurs à \(N\) est environ \(\dfrac{N}{\ln N}\). C’est le théorème des nombres premiers, conjecturé par Gauss (1792) et démontré indépendamment par Hadamard et de la Vallée-Poussin en 1896.

En termes simples : en moyenne, un nombre de \(d\) chiffres a environ 1 chance sur \(2{,}3 \times d\) d'être premier. Les premiers deviennent plus rares, mais ne s'épuisent jamais.

Acte V — Les questions ouvertes
Journaliste : Après 2 300 ans, reste-t-il des questions sans réponse sur les nombres premiers ?
Euclide

Énormément ! Voici les plus célèbres :

Ératosthène (songeur)

Avec mon crible et votre preuve, nous avons ouvert une porte. Vingt-trois siècles plus tard, cette porte mène à un couloir dont on ne voit pas la fin.

Épilogue — Ce qu’il faut retenir pour le lycée
NotionÉratosthèneEuclide
QuestionQuels sont les premiers jusqu'à \(N\) ?Y en a-t-il une infinité ?
MéthodeCrible (algorithmique)Preuve par l’absurde
Type de résultatConstructif (produit une liste)Existentiel (prouve qu’il en existe toujours plus)
Au programmeMaths Expertes, ch. 10Maths Expertes, ch. 10

Idée centrale : Les nombres premiers sont les « atomes » des entiers. Le crible d'Ératosthène les trouve, le théorème d’Euclide prouve qu’on ne les trouvera jamais tous. Ces deux résultats, vieux de 2 300 ans, restent les piliers de la théorie des nombres.


Sources

  1. Sir Thomas Heath, A History of Greek Mathematics, Vol. 1: From Thales to Euclid, Oxford, 1921.
  2. Euclide, Éléments, livre VII (définitions) et livre IX, proposition 20 (infinité des premiers).
  3. Gérald Tenenbaum et Michel Mendès France, Les nombres premiers, PUF, coll. « Que sais-je ? ».
  4. Jean-Paul Delahaye, Merveilleux nombres premiers, Belin – Pour la Science, 2000.
Cet article est une fiction narrative à visée pédagogique. Les faits historiques et mathématiques sont documentés ; la conversation est imaginée. Euclide et Ératosthène n'étaient probablement pas contemporains stricts. Le crible et la preuve de l’infinité sont au programme de Maths Expertes (chapitre 10).