Entretiens Imaginaires avec les Grands Mathématiciens — Vol. I

علي بن محمد القلصادي

Le Dernier Algébriste d’Andalousie

Un entretien imaginaire avec Abū al-Ḥasan al-Qalaṣādī
Baza, 1412 — Béja, 1486

Contenu historique et mathématique vérifié — Fiction narrative uniquement

Tunis, hiver 1480. Un étudiant berbère en sciences vient rencontrer le vieux maître andalou réfugié au Maghreb. La Reconquête avance inexorablement vers Grenade. Al-Qalaṣādī, soixante-huit ans, a traversé toute la Méditerranée intellectuelle — Grenade, Tlemcen, Tunis, Le Caire, La Mecque — et tient dans sa besace une notation qui va, sans qu’il le sache, changer la face de l’algèbre.

I — L’Homme et Son Époque

L’étudiant

Maître, vous avez traversé toute la Méditerranée intellectuelle. Qui êtes-vous ?

Al-Qalaṣādī

Je suis né à Baza, dans la province de Grenade — ville froide, austère, et qui sent la guerre depuis mon enfance. Mon vrai nom est Abū al-Ḥasan ʿAlī ibn Muḥammad ibn ʿAlī al-Qurashī al-Qalaṣādī. On retient le dernier terme : al-Qalaṣādī, l’homme de Qalaṣa, la forteresse.

J’ai d’abord étudié à Grenade, puis j’ai traversé le détroit. Tlemcen, Tunis, Le Caire, Damas, La Mecque — j’ai prié sur la tombe du Prophète, que la paix soit sur lui, et j’ai rempli mes sacoches de problèmes non résolus. Je suis revenu au Maghreb parce que le sol d’Andalousie brûle sous nos pieds. Grenade tombera de mon vivant, j’en suis certain. Elle tombera en 1492, me dit quelque chose que je ne saurais nommer.

Note historique. Al-Qalaṣādī décrit dans ses écrits les difficultés de ses voyages : à plusieurs reprises, des œuvres entières qu’il portait furent perdues ou dérobées lors de traversées maritimes. Il mourut effectivement en exil à Béja (Tunisie) en 1486, six ans avant la chute de Grenade (1492) qui mit fin à huit siècles de présence musulmane en Ibérie.

II — Les Babyloniens, ou la Première Algèbre du Monde

L’étudiant

Maître, notre tradition mathématique est-elle une création ex nihilo ? Ou héritons-nous d’une pensée bien plus ancienne ?

Al-Qalaṣādī

Ah, voilà qui me plaît. Non, rien ne naît du néant. Ce que nous appelons aujourd’hui « résoudre une équation » était pratiqué à Babylone — des gens qui parlaient akkadien sur des tablettes d’argile — au moins mille ans avant notre ère commune. Certaines de leurs tablettes ont survécu au déluge.

Tenez, il existe une tablette que les savants modernes appellent YBC 6967 — trouvée à l’université de Yale. Elle pose ce problème : « Un nombre et son réciproque : soustrais le réciproque du nombre, et tu obtiens 7. Que valent-ils ? » En langue moderne, si l’on pose x notre nombre et y son réciproque, on a :

Condition 1 :x · y = 60(en sexagésimal babylonien : 1, 0)
Condition 2 :x − y = 7(donné dans le texte)
Chercher :x et y
Al-Qalaṣādī

Et voici leur méthode — d’une élégance qui me sidère encore :

Étape 1Prends la moitié de la différence : 7 ÷ 2 = 3,5
Étape 2Élève-la au carré : 3,5² = 12,25
Étape 3Ajoute le produit : 12,25 + 60 = 72,25
Étape 4Prends la racine : √72,25 = 8,5
Conclusionx = 8,5 + 3,5 = 12     y = 8,5 − 3,5 = 5
Vérification : 12 × 5 = 60 ✓     12 − 5 = 7 ✓
Al-Qalaṣādī

C’est beau, n’est-ce pas ? Ils n’avaient pas de symboles. Pas de lettre pour l’inconnue. Mais ils savaient, dans leur chair, que la moyenne de deux nombres est liée à leur demi-somme, et que la demi-somme au carré excède le produit de la quantité que vaut le carré de la demi-différence. C’est exactement l’identité :

 [(x + y)/2]² = x · y + [(x − y)/2]² 
Al-Qalaṣādī

Ils ne l’écrivaient pas ainsi. Mais c’est ce qu’ils faisaient. Quatre mille ans avant que tu ne poses ta plume sur ce parchemin, un scribe à Babylone résolvait ce qui est, en réalité, une équation du second degré. Sans l’appeler ainsi.

III — Al-Khwarizmi et la Naissance de l’Algèbre Systématique

L’étudiant

Et al-Khwarizmi, que lui devons-nous exactement ? Son nom même est devenu le mot « algorithme »…

Al-Qalaṣādī

Muḥammad ibn Mūsā al-Khwarizmi. Né quelque part dans la région du Khwarezm, mort autour de 850 à Bagdad — à la maison de la Sagesse, la Bayt al-Ḥikma, ce lieu béni que les Mongols détruiront plus tard. Son génie n’est pas d’avoir inventé les équations — les Babyloniens les résolvaient, les Grecs les connaissaient géométriquement. Son génie est d’avoir créé une méthode générale, applicable à tous les cas, avec une démonstration à l’appui.

Son traité s’intitule Kitāb al-mukhtaṣar fī ḥisāb al-jabr wal-muqābala — le Livre abrégé sur le calcul par la restauration et la réduction. Al-jabr : c’est de là que vient ton mot « algèbre ». Et al-Khwarizmi lui-même donnera « algorithme » à la langue latine qui le traduit.

Il classe tous les problèmes du second degré en six types — car il ne connaît que des nombres positifs — et résout chacun. Prenons son exemple le plus célèbre :

« Un carré augmenté de dix fois sa racine vaut trente-neuf. »
En écriture moderne :x² + 10x = 39
Al-Qalaṣādī

Mais al-Khwarizmi ne se contente pas de donner la réponse. Il démontre. Et sa démonstration est géométrique — il dessine. Regarde :

5x 5x 25 x 5 x 5

Al-Khwarizmi trace d’abord un carré de côté x — son aire est .

Il colle deux rectangles de dimensions x × 5 — leur aire totale est 10x.

L’ensemble vaut x² + 10x = 39.

Pour « compléter le carré », il ajoute le coin manquant, de côté 5 et d’aire 25 (hachuré).

Le grand carré obtenu a pour aire 39 + 25 = 64. Son côté vaut √64 = 8.

Donc x + 5 = 8, et x = 3.

Équation :x² + 10x = 39
Complétion :(x + 5)² = 39 + 25 = 64
Racine :x + 5 = 8  ⟹  x = 3
Cas général x² + px = q :   x = −p/2 + √(q + p²/4). C’est notre formule du discriminant, dissimulée dans la géométrie.
Al-Qalaṣādī

Ce qui est révolutionnaire chez al-Khwarizmi, ce n’est pas l’astuce — les Babyloniens faisaient déjà cela. C’est qu’il l’accompagne d’une preuve rigoureuse par la figure. Il dit : voici pourquoi ça marche, et pas seulement : voici comment faire. La différence est immense. C’est la naissance d’une science.

IV — Al-Khayyam et la Troisième Dimension

L’étudiant

Et al-Khayyam — le poète des Ruba’iyat ? On l’associe rarement aux mathématiques…

Al-Qalaṣādī

Erreur courante ! Umar al-Khayyam — mort en 1131 — était d’abord un géomètre de premier ordre, un astronome de cour, un philosophe. Les quatrains sont l'œuvre d’un mathématicien qui buvait du vin et méditait sur le temps. Ce n’est pas contradictoire.

Al-Khayyam reprend là où al-Khwarizmi s’était arrêté. Les équations du second degré sont vaincues ? Parfait. Passons aux équations du troisième degré. Son traité, le Risāla fī'l-barāhīn ʿalā masāʾil al-jabr, est le premier traitement systématique des cubiques.

Mais — et c’est crucial — il ne peut pas les résoudre algébriquement. Les formules de Cardan n’existent pas encore. Il les résout géométriquement, par intersection de coniques. Prenez :

x³ + 200x = 20x² + 2000
Réécriture :x³ − 20x² + 200x − 2000 = 0
Méthode :Intersection d’une parabole et d’un cercle dans le plan géométrique
Al-Khayyam identifie 25 types d’équations cubiques et donne une construction géométrique pour chacun. Il note, avec une lucidité extraordinaire : « Si quelqu’un peut trouver une solution par des moyens arithmétiques ou algébriques, je serais heureux de l’apprendre. » Il mourra sans y parvenir — Cardan le fera en 1545.
Al-Qalaṣādī

Al-Khayyam sait qu’il est à la limite de ce que le langage mathématique de son temps permet d’exprimer. Il voit le mur. Et c’est précisément là que mon travail intervient — non pour briser ce mur, mais pour construire un meilleur langage afin de le desceller, pierre par pierre.

⁕   ⁕   ⁕

V — Votre Notation : Quand les Mots Deviennent Symboles

L’étudiant

Maître, on dit que vous êtes l’un des premiers à écrire les mathématiques avec des symboles. Comment cela vous est-il venu ?

Al-Qalaṣādī

Venu ? Ça m’a mûri, plutôt. Depuis des siècles, nous écrivons les équations en toutes lettres, en prose arabe. Dix fois la chose, augmenté d’un carré de la chose, égale trente-neuf. C’est clair, mais c’est long. Et plus les expressions s’allongent, plus les erreurs se glissent comme des scorpions dans des sandales.

J’ai observé les scribes. J’ai vu que lorsqu’on recopie vite, on abrège naturellement. On écrit ش pour shayʾ — « la chose ». Et j’ai pensé : pourquoi ne pas formaliser ces abréviations ? Faire d’elles un langage cohérent ? C’est ce que j’ai fait dans mon Kashf al-asrār ʿan ʿilm ḥurūf al-ghubār — L’Élucidation des secrets de la science des chiffres de poussière.

Symbole arabe Mot d’origine Signification Équivalent moderne
ش shayʾ — « la chose » l’inconnue x
م māl — « richesse » le carré de l’inconnue
ك kaʿb — « cube » le cube de l’inconnue
ج jidhr — « racine » la racine carrée
و wa — « et » l’addition +
ل — « non, pas » la soustraction
ص ṣaḥḥa — « c’est juste » l’égalité =
L’étudiant

Pourriez-vous écrire l’équation d’al-Khwarizmi — x² + 10x = 39 — dans votre propre notation ?

Al-Qalaṣādī

Avec plaisir. Prenez votre plume :

٣٩   ص   ١٠ش   و   م١
(à lire de droite à gauche, comme l’arabe)  :   1·م   و   10·ش   ص   39
c’est-à-dire :   1·(x²)   +   10·(x)   =   39
Al-Qalaṣādī

Tu vois ? En une seule ligne, sans une phrase entière. Et si je veux écrire la solution : ج ٦٤ ل ٥ — racine de 64, moins 5. Ce qui donne bien 8 − 5 = 3. La compression est extraordinaire. Ce n’est pas qu’une question d’économie d’encre — c’est que l’esprit, libéré du verbiage, peut voir la structure directement.

Perspective historique. Al-Qalaṣādī n’invente pas la notation symbolique à partir de rien. Des précurseurs partiels existent, notamment al-Qāsim ibn Ibrāhīm et des manuscrits du Maghreb antérieurs. Mais son travail constitue le premier système cohérent et systématiquement appliqué à une série de traités. C’est la différence entre quelques abréviations ad hoc et une véritable grammaire symbolique. Deux siècles plus tard, Viète (1591) et Descartes (1637) en Occident latin construiront des systèmes plus puissants encore — sans connaître al-Qalaṣādī, mais en héritant d’une tradition dont il est un maillon essentiel.

VI — Arithmétique et Triangle : Les Autres Trésors

L’étudiant

Au-delà de l’algèbre, quels sont vos autres travaux ?

Al-Qalaṣādī

Mon traité d’arithmétique Talkīṣ aʿmāl al-ḥisāb — l’Abrégé des opérations du calcul — est peut-être plus utile dans la pratique quotidienne que l’algèbre. J’y traite notamment des suites arithmétiques, c’est-à-dire des sommes de termes régulièrement espacés. Sais-tu combien vaut la somme 1 + 2 + 3 + … + 100 ?

Problème :Calculer 1 + 2 + 3 + … + n
Astuce :Écrire la somme à l’endroit et à l’envers :
S = 1 + 2 + 3 + … + n
S = n + (n−1) + (n−2) + … + 1
Chaque paire vaut :1+n = 2+(n−1) = 3+(n−2) = … = (n+1)
Il y a n paires :2S = n · (n + 1)
Résultat :S = n(n+1) / 2
Pour n = 100 : S = 100 × 101 / 2 = 5050
Al-Qalaṣādī

Et puis il y a cette chose merveilleuse que nos ancêtres appelaient le triangle arithmétique. Al-Karaji en avait parlé dès le XIe siècle, al-Khayyam aussi. Je le consigne à mon tour dans mes travaux :

1
1   1
1   2   1
1   3   3   1
1   4   6   4   1
Chaque nombre = somme des deux nombres au-dessus
La ligne n donne les coefficients du développement de (a + b)ⁿ.
Ex. : (a+b)⁴ = 1·a⁴ + 4·a³b + 6·a²b² + 4·ab³ + 1·b⁴.
Al-Qalaṣādī

Les Occidentaux l’appelleront « triangle de Pascal » au XVIIe siècle. Blaise Pascal était sans doute un génie, et je ne lui en veux pas — comment connaîtrait-il nos travaux, quand Grenade même a brûlé et que nos bibliothèques sont dispersées ? L’histoire des mathématiques est aussi l’histoire de ce qui se perd et de ce qui se retrouve.

⁕   ⁕   ⁕

VII — La Leçon : Ce que l’Histoire des Symboles Enseigne

L’étudiant

Maître, si vous deviez transmettre une seule idée à un jeune étudiant en mathématiques, quelle serait-elle ?

Al-Qalaṣādī

Que le symbole n’est pas la vérité mathématique — il en est le vêtement. Quand tu écris x, tu vois le vêtement. La vérité, c’est « la chose inconnue que l’on cherche ». Le Babylonien qui n’avait aucun symbole la cherchait aussi bien que toi, parfois mieux.

Mais — et c’est capital — les bons vêtements facilitent le mouvement. Essaie de courir vêtu d’une djellaba de plomb, et compare avec une tunique légère. C’est ce que la bonne notation fait à la pensée : elle la libère. Elle permet de voir ce qu’on ne voyait pas, de manipuler ce qu’on ne pouvait pas tenir.

Quatre mille ans séparent la tablette babylonienne de mon parchemin tunisien. Quatre mille ans, et ce que nous faisons est identique dans sa nature, et transformé dans sa forme. Ce que la prochaine génération fera de mes symboles, je ne peux pas le savoir. Mais quelqu’un, quelque part, prendra mes ش et mes م et les transmuera en une écriture encore plus puissante. C’est ainsi que marche la science : elle est une rivière, pas un lac.

Ce que l’histoire dira. Al-Qalaṣādī avait raison. La tradition algébrique arabe, transmise par les traductions tolédanes du XIIe siècle, féconde la Renaissance italienne. Fibonacci (1202), puis les algébristes bolonais — Pacioli, Cardan, Tartaglia — construisent sur ces fondations. En 1591, le Français François Viète systématise enfin une notation purement symbolique, et en 1637, Descartes invente les exposants x, , — les vêtements que vous portez encore aujourd’hui dans vos lycées.

Récapitulatif — La Chaîne de la Transmission

~1800 av. J.-C. — Babylone Résolution numérique par complétion, sans symboles ni démonstration générale. Génie pratique.
~830 ap. J.-C. — Al-Khwarizmi (Bagdad) Même méthode, mais en prose arabe, avec preuve géométrique et généralisation à tous les cas. Naissance de l’algèbre comme discipline.
~1070 — Al-Khayyam (Ispahan) Extension aux cubiques par géométrie des coniques. Conscience explicite des limites du langage algébrique de l’époque.
1460 — Al-Qalaṣādī (Tunis) Notation symbolique cohérente : ش م ك ج و ل ص. L’équation s’écrit en une ligne. Le chemin vers l’algèbre moderne est ouvert.
1637 — Descartes (Paris) La notation moderne : x, x², x³. L’algèbre devient une langue universelle.

Cet entretien est une fiction pédagogique.

Toutes les informations historiques et tous les résultats mathématiques

sont authentiquement attestés par les sources disponibles.

Al-Qalaṣādī mourut à Béja (Ifriqiya) en 1486.
Grenade tomba le 2 janvier 1492.
Ses œuvres survivent dans plusieurs bibliothèques du Maghreb et d’Istanbul.

← Retour au cours Ch2 — Second degré

Article pédagogique · Math@mine · Première Spécialité