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Mesurer l’impossible

Archimède et Ibn al-Haytham — de l’exhaustion aux sommes de puissances
📜 Histoire des mathématiques · Aires, volumes, intégration · Seconde / Terminale
Syracuse, IIIe siècle av. J.-C. Le Caire, XIe siècle. Un journaliste imaginaire réunit deux génies que treize siècles séparent. Le premier a calculé l’aire sous une parabole en encadrant la courbe par des polygones. Le second a calculé des sommes de puissances qui préfigurent le calcul intégral. Ensemble, ils racontent comment on a appris à mesurer ce qui semblait impossible à mesurer.

Note liminaire : Tout ce qui suit est une fiction narrative. Les résultats mathématiques sont historiquement documentés ; la conversation est inventée.

Acte I — Le problème de l’aire courbe
Journaliste : Archimède, comment calculer l’aire d’une surface courbe quand on ne connaît que les formules pour les rectangles et les triangles ?
Archimède (Syracuse, vers –287 à –212)

C’est exactement la question qui m’a occupé toute ma vie. Pour un rectangle, l’aire est base fois hauteur. Pour un triangle, la moitié. Mais pour une parabole, un cercle, une spirale ? Il n’y a pas de formule directe.

Ma méthode est l'exhaustion : j’enferme la figure courbe entre des polygones dont je sais calculer l’aire — un polygone inscrit (par défaut) et un polygone circonscrit (par excès). Puis je multiplie le nombre de côtés. Les deux aires se rapprochent, et elles encadrent l’aire cherchée de plus en plus près.

L’aire sous une parabole — le résultat d’Archimède

Archimède démontre que l’aire du segment parabolique (la région entre une parabole et une droite) est exactement les deux tiers du rectangle englobant.

En notation moderne : si \(f(x) = x^2\) sur \([0, a]\), alors :

$$\int_0^a x^2\,dx = \frac{a^3}{3}$$

C’est \(\frac{1}{3}\) de l’aire du rectangle \(a \times a^2 = a^3\). L’aire sous la parabole est \(\frac{1}{3}\), l’aire au-dessus (le segment) est \(\frac{2}{3}\).

Comment Archimède le démontre-t-il sans intégrale ? Il découpe le segment en triangles de plus en plus petits et montre que leur somme est une série géométrique :

$$\text{Aire} = T + \frac{T}{4} + \frac{T}{16} + \frac{T}{64} + \cdots = T \times \frac{1}{1 - 1/4} = \frac{4T}{3}$$

où \(T\) est l’aire du grand triangle inscrit. C’est une somme de série géométrique — un résultat que vous connaissez en Seconde !

Note historique : La méthode d’exhaustion est en réalité due à Eudoxe de Cnide (IVe s. av. J.-C.). Archimède la perfectionne et l’applique systématiquement à de nombreuses figures. Sa démonstration de l’aire du segment parabolique figure dans son traité La Quadrature de la parabole.
Acte II — Ibn al-Haytham et les sommes de puissances
Journaliste : Ibn al-Haytham, vous avez repris les idées d’Archimède treize siècles plus tard. Qu’avez-vous apporté ?
Ibn al-Haytham (Bassora puis Le Caire, 965–1040)

Archimède savait calculer l’aire sous \(x^2\). Moi, j’ai voulu calculer le volume d’un solide de révolution — le volume obtenu en faisant tourner une parabole autour d’un axe. Pour cela, j’avais besoin de la somme :

$$1^4 + 2^4 + 3^4 + \cdots + n^4$$

Personne ne l’avait calculée avant moi.

Les sommes de puissances — d’Archimède à Ibn al-Haytham

Voici les formules, dans l’ordre historique :

SommeFormuleAuteur
\(\displaystyle\sum_{k=1}^n k\)\(\dfrac{n(n+1)}{2}\)Pythagoriciens (Ve s. av. J.-C.)
\(\displaystyle\sum_{k=1}^n k^2\)\(\dfrac{n(n+1)(2n+1)}{6}\)Archimède (IIIe s. av. J.-C.)
\(\displaystyle\sum_{k=1}^n k^3\)\(\left[\dfrac{n(n+1)}{2}\right]^2\)Al-Karajī (Xe s.)
\(\displaystyle\sum_{k=1}^n k^4\)\(\dfrac{n(n+1)(2n+1)(3n^2+3n-1)}{30}\)Ibn al-Haytham (XIe s.)

Vérification pour \(n = 3\) :

Ibn al-Haytham

Ce qui est remarquable, c’est que chaque somme \(\sum k^p\) est un polynôme en \(n\) de degré \(p+1\). Autrement dit, la somme des premières puissances \(p\)-ièmes se comporte comme \(\dfrac{n^{p+1}}{p+1}\) quand \(n\) est grand.

En notation moderne : \(\displaystyle\sum_{k=1}^n k^p \approx \frac{n^{p+1}}{p+1}\). C’est exactement la formule de l’intégrale \(\displaystyle\int_0^n x^p\,dx = \frac{n^{p+1}}{p+1}\) !

Interlude mathématique — De la somme à l’intégrale

Le lien entre sommes et intégrales est au cœur du calcul infinitésimal :

$$\int_0^1 x^p\,dx = \lim_{n \to \infty} \sum_{k=1}^{n} \left(\frac{k}{n}\right)^p \cdot \frac{1}{n} = \lim_{n \to \infty} \frac{1}{n^{p+1}} \sum_{k=1}^{n} k^p$$

Si \(\sum k^p \approx \frac{n^{p+1}}{p+1}\), alors :

$$\int_0^1 x^p\,dx = \lim_{n \to \infty} \frac{1}{n^{p+1}} \cdot \frac{n^{p+1}}{p+1} = \frac{1}{p+1}$$

C’est la formule de l’intégrale des puissances ! Archimède l’a trouvée pour \(p = 2\). Ibn al-Haytham l’a étendue à \(p = 4\) — et la méthode fonctionne pour tout \(p\).

Pour les élèves de Seconde : la somme \(1 + 2 + \cdots + n = \frac{n(n+1)}{2} \approx \frac{n^2}{2}\) est le cas \(p = 1\). C’est l’aire d’un triangle de base \(n\) et de hauteur \(n\) — l’intégrale de \(x\) entre 0 et \(n\).

Acte III — La méthode d’Archimède pour le cercle
Archimède

Mon autre grand résultat est l’encadrement de \(\pi\). J’inscris et je circonscris des polygones réguliers au cercle. Avec un polygone à 96 côtés :

$$3\frac{10}{71} < \pi < 3\frac{1}{7}$$

soit \(3{,}1408 < \pi < 3{,}1429\). Deux décimales exactes, par un calcul purement géométrique, sans ordinateur — au IIIe siècle avant votre ère.

Ibn al-Haytham

C’est la même idée que l’exhaustion : on encadre une quantité inconnue entre deux approximations dont on sait qu’elles convergent. C’est précisément ce que vos élèves appellent le théorème des gendarmes.

Interlude — Exhaustion = théorème des gendarmes

L’idée d’Archimède est exactement :

$$a_n \leq \text{Aire} \leq b_n \quad \text{avec} \quad \lim a_n = \lim b_n = A$$

donc \(\text{Aire} = A\). C’est le théorème des gendarmes (ch. 2, suites, Terminale) appliqué à la géométrie. Archimède l’utilisait 2 000 ans avant qu’il ne soit formalisé par Cauchy.

Acte IV — L’héritage
Archimède

Ce qui me rend le plus fier, c’est d’avoir montré que les courbes ne sont pas mystérieuses. On peut les mesurer — il suffit de les approcher par des figures simples, de plus en plus fines. C’est un principe universel.

Ibn al-Haytham

Et moi, j’ai montré que ce principe fonctionne pour les volumes et les puissances supérieures. La méthode d’exhaustion n'était pas une curiosité grecque — c'était le début d’une théorie générale. Newton et Leibniz, six siècles après moi, formaliseront cette théorie sous le nom de calcul intégral.

Épilogue — Chronologie
DateAuteurContribution
IVe s. av. J.-C.Eudoxe (Cnide)Invente la méthode d’exhaustion
IIIe s. av. J.-C.Archimède (Syracuse)Aire sous la parabole, encadrement de \(\pi\), somme \(\sum k^2\)
Xe s.Al-Karajī (Bagdad)Somme des cubes \(\sum k^3 = (\sum k)^2\)
XIe s.Ibn al-Haytham (Le Caire)Somme \(\sum k^4\), volume du paraboloïde
XVIIe s.Cavalieri, Fermat\(\int x^p\,dx = \frac{x^{p+1}}{p+1}\) pour tout \(p\)
1666–1684Newton, LeibnizCalcul intégral formalisé

Idée centrale : Le calcul intégral n’est pas apparu soudainement au XVIIe siècle. Il est le fruit d’une chaîne inéinterrompue : Eudoxe invente l’exhaustion, Archimède l’applique aux paraboles et au cercle, Ibn al-Haytham l'étend aux puissances supérieures, et Newton/Leibniz achèvent l'édifice. Chaque génération hérite du passé et prépare l’avenir.


Sources

  1. Archimède, The Works of Archimedes, trad. Sir Thomas Heath, Cambridge, 1897 (Zotero).
  2. Roshdi Rashed, Ibn al-Haytham and Analytical Mathematics, 1990 (Zotero).
  3. Roshdi Rashed, Ibn al-Haytham’s Geometrical Methods and the Philosophy of Mathematics (Zotero).
  4. Victor J. Katz, A History of Mathematics, 3e éd., ch. 7 et 9.
Cet article est une fiction narrative à visée pédagogique. Les résultats mathématiques sont documentés. Les sommes de puissances sont au programme de Seconde (somme arithmétique) et Terminale (intégration). La conversation est inventée.