Enquête — Histoire des sciences
Il y a onze siècles, un savant arabe comprit que les lettres trahissent leurs secrets si on les compte. Son manuscrit, perdu pendant des siècles, est aujourd’hui au cœur de toute la cybersécurité moderne.
On entend parler des « chiffres arabes », de l’algèbre, d’al-Khwarizmi — mais al-Kindi reste dans l’ombre. Qui était-il vraiment ?
Son nom complet est Abū Yūsuf Yaʿqūb ibn Isḥāq al-Kindī. Il naît vers 801 de notre ère à Kufa, une ville d’Irak, dans l’une des grandes familles arabes nobles : la tribu de Kinda — d’où son surnom. Son père est gouverneur de Kufa. Al-Kindi grandit donc dans l’élite administrative de l’empire abbasside, ce qui lui ouvre les portes de Bagdad.
Et Bagdad, au IXe siècle, c’est le centre du monde intellectuel. La capitale du califat abbasside abrite à ce moment-là la Bayt al-Ḥikma — la Maison de la Sagesse — un établissement unique dans l’histoire : une sorte de bibliothèque-laboratoire-académie où des savants de toutes origines, arabes, persans, syriens, grecs d’Alexandrie, travaillent ensemble à traduire et à commenter les grands textes de l’Antiquité.
Oui, et c’est là que sa carrière explose. Il y travaille sous deux califes successifs : al-Maʾmūn (qui règne de 813 à 833) et al-Muʿtaṣim (833–842). Ce dernier le prend même sous sa protection directe — les sources médiévales, notamment le Fihrist d’Ibn al-Nadīm (Xe siècle), nous disent qu’al-Kindi est précepteur du fils du calife. C’est la position la plus enviable qu’un savant puisse occuper.
Les historiens ont dénombré plus de 260 traités écrits par al-Kindi. La philosophie, les mathématiques, l’optique, la musique, l’astronomie, la médecine, la météorologie, la géographie… il touche à tout, avec une profondeur extraordinaire. Ses contemporains le surnomment Faylasūf al-ʿArab — le Philosophe des Arabes. C’est le seul savant de cette époque à qui l’on ait donné ce titre.
« Il n’y a pas de honte à reconnaître la vérité et à l’acquérir, d’où qu’elle vienne, même si elle vient de races lointaines et de peuples différents de nous. »
— Al-Kindi, Risāla fī al-falsafa al-ūlā (Traité sur la première philosophie), IXe siècle · passage authentifiéAl-Kindi rédige un texte intitulé Risāla fī Istikhraj al-Muʿammā — qu’on peut traduire par « Manuscrit sur le déchiffrement des messages codés ». Il est court, une vingtaine de pages. Mais c’est le premier traité de cryptanalyse systématique de l’histoire. Avant lui, personne n’avait formulé une méthode générale pour casser un code.
Et quelle méthode ! Al-Kindi remarque quelque chose d’apparence simple mais au fond révolutionnaire : dans une langue donnée, toutes les lettres ne sont pas utilisées avec la même fréquence. En arabe — et c’est valable dans toutes les langues — certaines lettres reviennent très souvent, d’autres rarement. Si vous chiffrez un message en remplaçant chaque lettre par une autre lettre (ce qu’on appelle un chiffrement par substitution monoalphabétique), les fréquences, elles, ne changent pas. La lettre la plus courante dans le texte chiffré correspond à la lettre la plus courante dans la langue originale.
En français, voici les lettres les plus fréquentes (ordre approximatif) :
Imaginez un message chiffré où la lettre X apparaît tout le temps. Al-Kindi dit : X correspond probablement à E. Ensuite, on ajuste lettre par lettre. En quelques étapes, le message se révèle — sans connaître la clé !
Exemple simplifié :
Ce chiffre « César » est résolu en quelques secondes avec l’analyse de fréquences — même sans savoir que le décalage est de 3.
Son texte est d’une précision remarquable. Il explique que pour appliquer sa méthode, il faut d’abord constituer une référence : prendre un texte dans la langue du message original (il utilise des versets du Coran comme corpus de référence pour l’arabe), compter la fréquence de chaque lettre, classer les lettres de la plus fréquente à la plus rare. Puis faire la même chose sur le texte chiffré. Et enfin faire correspondre les deux listes.
Ce qu’il décrit, c’est ce qu’on appellerait aujourd’hui une attaque statistique sur un chiffrement par substitution monoalphabétique. Il avait clairement conscience que la méthode était universelle : elle s’applique à n’importe quelle langue, à n’importe quel texte chiffré de cette façon. C’est un algorithme, au sens plein du terme.
Non, et c’est là que l’histoire devient presque romanesque. Le manuscrit d’al-Kindi sur la cryptanalyse a dormi pendant des siècles dans des archives ottomanes à Istanbul. Il a été redécouvert en 1987 dans la bibliothèque Süleymaniye d’Istanbul, par un chercheur américain d’origine arabe nommé Ibrahim al-Kadi. Ce dernier a publié ses travaux en 1992 dans la revue académique Cryptologia.
Imaginez la scène : des étudiants en thèse de cryptographie lisaient leurs manuels, persuadés que l’analyse de fréquences avait été inventée en Europe à la Renaissance — et voilà qu’un mathématicien bagdadien du IXe siècle l’avait formalisée six cents ans plus tôt. C’est l’une des grandes redécouvertes de l’histoire des sciences.
« Le manuscrit avait survécu à la chute de Bagdad, aux croisades, à l’empire ottoman — et c’est une bibliothèque d’Istanbul qui l’a gardé au secret pendant des siècles. »
— Reformulation des conclusions d’Ibrahim al-Kadi, Cryptologia, 1992Non, et c’est l’une des histoires les plus sombres de l’âge d’or islamique. Al-Kindi est protégé tant que règnent al-Maʾmūn et al-Muʿtaṣim, deux califes intellectuellement curieux, partisans du rationalisme mutazilite. Mais en 847, un nouveau calife monte au pouvoir : al-Mutawakkil. Il est conservateur, hostile aux philosophes, et fait mettre fin au soutien officiel à la philosophie grecque.
Les sources médiévales — en particulier Tārīkh al-ḥukamāʾ d’Ibn al-Qiftī (XIIIe siècle) — rapportent qu’al-Kindi tombe en disgrâce sous al-Mutawakkil. Sa bibliothèque personnelle est confisquée — une humiliation terrible pour un homme dont toute l’existence était consacrée aux livres. Il aurait également été battu publiquement. Ces sources sont médiévales, donc à lire avec précaution, mais elles sont convergentes et citées par les historiens contemporains.
Il récupère finalement sa bibliothèque, selon les mêmes sources. Il meurt vers 873, dans une relative obscurité par rapport à sa gloire passée. Il avait environ soixante-dix ans.
C’est l’un des angles morts de sa réception en Occident. Al-Kindi est souvent réduit à l’analyse de fréquences, comme si c’était son seul exploit. Mais il est aussi l’un des premiers à introduire les chiffres indiens — nos « chiffres arabes » — dans la pensée mathématique en langue arabe, préparant leur transmission future vers l’Europe.
En musique, il rédige plusieurs traités et propose d’ajouter une cinquième corde au luth arabe, en justifiant son choix par des arguments mathématiques sur les intervalles. Il applique à la théorie musicale les outils des mathématiques grecques — c’est un geste intellectuel très moderne.
En optique, il travaille sur la nature de la lumière et de la vision, et ses idées influencent directement Roger Bacon au XIIIe siècle, qui cite al-Kindi explicitement. En médecine, il rédige un traité sur les dosages des médicaments en utilisant des échelles mathématiques — une des premières tentatives de pharmacologie quantitative de l’histoire.
Parce que chaque fois que vous tapez un mot de passe, que vous faites un achat en ligne, que votre téléphone se connecte à un réseau sécurisé, vous bénéficiez d’une chaîne intellectuelle qui remonte directement à lui. L’analyse de fréquences qu’il a inventée est le fondement conceptuel de toute la cryptanalyse — et la cryptanalyse est la mère de la cybersécurité moderne.
Mais au-delà de ça, son exemple nous dit quelque chose d’important : la connaissance ne naît pas dans un seul pays, une seule culture, une seule langue. Elle circule, se traduit, se transforme. Al-Kindi lisait Aristote en arabe, s’inspirait des mathématiciens indiens, contribuait à une encyclopédie qui allait alimenter les universités européennes des siècles plus tard. C’est cette chaîne-là — cette transmission transfrontalière du savoir — qui est peut-être le vrai héritage de la Maison de la Sagesse.
Trois héritages directs, authentifiés par les historiens :
L’analyse de fréquences reste imbattable contre les chiffres monoalphabétiques jusqu’au XVe siècle, quand le chiffre de Vigenère invente le chiffrement polyalphabétique — précisément pour contrer cette méthode.
Ses commentaires d’Aristote et ses traités philosophiques sont traduits en latin au XIIe siècle. Ils circulent dans les universités médiévales de Paris et Oxford, cités parmi les grandes autorités.
Son De Aspectibus (titre latin de son traité d’optique) influence Roger Bacon et, indirectement, toute la tradition qui mène à Kepler et la théorie moderne de la vision.
Sources primaires utilisées : Ibn al-Nadīm, Fihrist (Xe s.) · Ibn al-Qiftī, Tārīkh al-ḥukamāʾ (XIIIe s.) · Ibrahim al-Kadi, Cryptologia (1992) · Traduction annotée du manuscrit de cryptanalyse par Suter, Mrayati et al. (1987–1995).
Chercheur fictif : Le personnage de Yasmine Farouqi est imaginaire. Tous les faits historiques qu’elle énonce sont authentifiés par les sources ci-dessus.
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